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Noëlle Châtelet - préface catalogue - Brooklintimate

 

C’est une pénétration de l’intimité, crue comme le sexe, douce comme l’amour.
C’est un braqueur, un chasseur, un pourchasseur tenace du réel là où il se dérobe.
C’est un homme casquette dont l’oreille cannibale vous aspire dans un gouffre noir, profond et vous fixe comme un œil au fond de la nuit.
C’est un va et vient entre le petit et le grand. Un voyage tonique dans la disproportion.
C’est un dépotoir où sous la bave blanche et le pus jaune de la décomposition vous trouverez peut-être des yeux, des oreilles ou des bouts de doigt coupés.
C’est la démesure devenue passion.
C’est s’observer soi pour découvrir l’autre.
C’est observer l’autre pour se comprendre soi.
C’est une femme assise si elle n’était en mouvement. Une femme silencieuse si elle ne parlait pas, les jambes croisées hautes dans le bleu des choses.
C’est Rome, toujours là, et Balthus au fond d’un jardin.
C’est une façon d’avancer et de reculer. Une oscillation contre la proximité et l’éloignement. Un mouvement incessant pour savoir ce que veut dire un corps.
C’est un coup de spatule qui fera un nez ou le début d’un sourire.
Ce sont des espaces vides pour que d’autres soient pleins.
Ce sont des traces de couleurs vives pour que la matière transpire.
C’est la disparité devenue ludique.
Ce sont des dégoulinades venues de la pression des chairs, du poids des muscles, de la densité du derme.
C’est l’émeraude d’un œil immobile dans le rose du couchant qui capture le vivant de ses cils noirs, érectiles comme des filets.
C’est une odeur de café dans les brumes du matin.
C’est la toile de lin qui appelle l’huile pour la transparence.
C’est un regard qui se construit pour donner un sens au visage que l’oreille verte n’a pas voulu donner.
C’est la permission, pour qui veut le rejoindre, d’entrer sans violence par le bas du tableau.
C’est l’écho familier d’un souffleur de verre.
C’est un visage si doux, si fondamentalement livré à vous qu’il dit tout et cependant rien de l’humanité.
C’est l’aspiration d’un géant tirant sur son plaisir et l’expiration infime de la mélancolie.
C’est fragmenter pour montrer le tout.
Ce sont deux jambes, deux bras, deux pieds, deux mains. Un entrelacs de membres qui parlent mieux qu’un regard.
C’est un noir, c’est un blanc, le choc des contraires, sans la contrariété.
C’est un bison dans des chaussons de danse.
C’est Brooklintimate.
C’est Jérôme Lagarrigue.

 

Noëlle Châtelet                                                                                     
Le 15 mars 2009.

 

 

 

Boxing
Texte de Richard Peduzzi et Cecilia Trombadori
Villa Médicis, Rome
Septembre 2007

 

Jérôme Lagarrigue semble révéler, dès le premier abord, entièrement sa nature, à la fois infiniment complexe et infiniment simple. Ses racines sont composites : il est français, et américain ; son éducation et son cœur se promènent entre deux continents; sa sensibilité artistique il la doit à son père, Jean Lagarrigue, influencée par le travail de ce dernier, un passage de flambeau s’est installé entre les deux hommes; à son tour il semble influencer son père ; comme Jean, il est fasciné par le regard des hommes; dans sa peinture tout devient humain, les murs du Colisée semblent, tel le monde, tourner et se déplacer sur eux-mêmes.
Comme un funambule, il cherche constamment l’équilibre et le trait d’union entre ces différentes origines qui tour à tour s’emparent de lui, comme dans une danse, qui ressemblerait à un swing ou à un Be Bop, qu’il porte en soi, tant dans sa manière de voir, de se déplacer et de parler, tant dans sa façon d’observer, de peindre et de représenter le monde. Peut-être est-ce ce rythme interne qui le guide, qui réunit et harmonise les différents tempéraments de son âme, les différents points de vue qui animent son regard et recompose cette identité bariolée qui, loin d’être artificieuse et affectée, se révèle à nos yeux simple, naturelle, spontanée.
Les tableaux que Jérôme a réalisés lors de son séjour à la Villa Médicis, en 2006, étaient le fruit d’une étude du visage humain et du regard, en particulier, en relation avec l’architecture et la géographie du paysage urbain ; il a rôdé dans la ville de Rome et sur le visage des romains, les a apprivoisés de ses mouvances hypnotiques, en a fait des portraits.
La Villa et la Ville semblaient être pour lui une sorte de laboratoire vivant, une source constante d’inspiration, de création et de liberté d’expression. Le résultat était surprenant. Il s’agissait de portraits et de paysages réalisés en grand format, à l’intérieur desquels il était possible discerner de nombreux autres tableaux, représentant chacun une parcelle du tableau d’ensemble, et chacun effectué selon une perspective particulière : par ici domine la lumière , ou une ombre, par là ressort un relief, ou une couleur, l’un est flou, l’autre contrasté, … il semble vouloir rassembler chaque possibilité en une seule solution, approcher et reculer constamment du sujet pour le cerner entièrement, chercher le tout dans le détail et le détail dans le tout, l’affronter presque physiquement pour le posséder, tout en maintenant ferme le contact du regard, point de départ et feu crucial, comme dans une danse ou même – et justement - un combat. Jamais baisser la garde, jamais détourner les yeux, suivre et étudier les mouvements de chaque centimètre du corps de l’adversaire pour en deviner les pensées, les émotions, les points faibles ainsi que la force. Telle est, peut-être, l’origine de la nouvelle série de tableaux, qu’il présente à l’occasion de cette exposition parisienne. C’est un peu comme si sa recherche, qui lors de sa permanence à la Villa semblait encore en phase de fouille, se dirigeant vers différents points, à la fois d’attraction et de repère, avait enfin trouvé une issue, une cible plus définie.
En effet, il semble ici avoir pris du recul par rapport au cœur de l’action, il ne se situe plus lui-même à l’intérieur du combat. Sa perspective a changé: il observe cette fois le mouvement en tant que spectateur - mais un spectateur parfois invisible et privilégié qui aurait accès aux moments et aux mouvements les plus cachés et intimes, qui aurait droit à une vision plus rapprochée du sujet - ; il scrute les croisements des regards, devine et transcrit les pauses de respiration, la variation de chaleur émanant des corps, ainsi que les sentiments qui les animent. Encore une fois on y retrouve une volonté de pénétrer l’espace de la toile et de le rendre accessible et dynamique à la fois, comme si l’image ne suffisait pas à elle seule pour satisfaire son désir de compréhension et de représentation, comme s’il voulait intégrer à la discipline de la peinture d’autres possibilités, relevant du théâtre et du cinéma. On est sans cesse pénétrés par sa passion intense, presque violente, par les traits des visages et des épaules, par sa touche et sa facture et par le choix de ses couleurs ainsi que par la façon si singulière qu’il a de « cadrer » ses sujets, extrêmement directe, souvent crue et brutale.
Et en même temps, on voit jaillir de ses peintures tendresse et bonté, sentiments qui lui ressemblent.. Dans son regard, une curiosité étonnée et sincère, une attention et un respect très particuliers pour ce et ceux qu’il peint ; loin de vouloir nous renvoyer l’animalité bruyante du corps à corps, il nous en transmet une image épurée et silencieuse, semblable au souvenir que l'on garde d'un rêve: le détail d’un œil blessé par ici, le blanc de la serviette contre une nuque noire par là, la danse de deux âmes qui s’affrontent dans l’obscurité, pantelants et tendus, accrochés l’un à l’autre, l’un contre l’autre. Le jours où il a présenté son travail au concours pour devenir pensionnaire à l’Académie de France à Rome, Jérôme était souriant ; il émanait de lui une énergie physique, puissante et légère, la même que l’on retrouve chez les musiciens de jazz, les danseurs, ou les boxeurs.

 

 

 

 

 

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