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“La machine n’isole pas l’homme des grands problèmes de la nature
mais le plonge plus profondément en eux.”
Antoine de Saint-Exupéry in Terre des Hommes, 1939

 

Rendre compte des différentes activités du monde urbain, spécialement tout le banal ou le répétitif de la culture contemporaine (de la position de son corps au détail de sa coiffure ou de l’emplacement de son nom sur la feuille de salaire), est un thème récurrent dans les arts plastiques. Dans ce domaine, des changements radicaux sont apparus au cours
du siècle dernier depuis les « ready-made » de Marcel Duchamp à la reconnaissance officielle de la photographie comme médium esthétique probant. Les artistes ont injecté les éléments du quotidien dans leur travail au-delà même de la critique ou de la simple observation. Jorge Enrique, dans trois séries récentes, « Numbers », « Urban D Construction » et « Low Ride », expérimente la confrontation de formes archaïques de la culture (totems, substances pétrifiées) avec tous les symboles de notre jungle urbaine (fibre de verre, acier et autres matériaux manufacturés).
Enrique est né à La Havane en 1960 et a débuté ses études à l’ Alfred Glassel School of Art de Houston (Texas) en 1991. Ses premières expositions, à Houston et Miami où il est installé, étaient consacrées à des compositions où la couleur, brute, s’exprimait à travers des tableaux très influencés par l’abstraction géométrique. En trois décennies de
recherches et d’expérimentations des différents formats de création (sculpture, installation ou simples châssis accrochés aux murs), Enrique a bousculé les frontières de la représentation traditionnelle. Il s’agit, selon lui, de «déchirer le voile de la culture urbaine» pour, littéralement, se mettre au niveau de la rue.
Ironiquement, la volonté humaine de rationaliser au maximum le chaos de son environnement (avec probablement comme point de départ l’invention de la mathématique et des nombres) aboutit à un processus souvent plein de surcharge
sensorielle. Dans sa série « Numbers », Enrique exploite cette distorsion dans la matière même de ses oeuvres (fresque et accumulation de couches de couleurs creusées à même le bois) particulièrement avec ses totems, envahis par une matrice abstraite de nombres, comme une coulée venue d’ailleurs.
La série « Urban D-Construction » (2009-11) a comme point de départ des photographies réalisées comme un reportage, de plaques d’égouts, d’asphalte, de déformations de trottoirs et de chaussées avec une palette de couleurs singulière allant des traces de bennes à ordures au glissement de rideaux de fer sur les sols d’entrepôts ou de garages.
Transformées en sérigraphies et emprisonnées par la résine, elles combinent les traces du milieu urbain et l’écho lointain des rues et de leurs occupants. Ces oeuvres, coulées dans la laque conservatrice, vibrent de ce mélange des couleurs : celles de la peinture et celles de la rue.
Après « Urban D-Construction », la série « Low Ride » se veut comme un pont tangible entre le Conceptuel, le Pop et l’Art Installatoire.
Cette « bizarrerie » culturelle, issue du monde automobile, communément baptisée « Low Riding » a ses origines dans les voitures customisées de la fin des années 60, quand le système de production industrielle de marques comme Ford, GM et Buick s’est développé. La fin des années 70 a donc vu l’apparition d’incroyables bolides, avec des
suspensions hydrauliques insensées et manipulables par une simple chiquenaude technique !
1 Au sein de cette culture des « Low Riders » qui s’est essentiellement développée dans les communautés chicano et,dans une moindre mesure, américaine d’origine asiatique, chaque voiture en porte les stigmates sociaux avec son style particulier de musique, de mode et d’art visuel. Jorge Enrique place les curseurs esthétiques de ces sous-cultures
propre au paysage urbain de Miami, dans une réappropriation subtile des mêmes procédés de peinture.
L’aspect quasi organique des « sphères » qu’il dispose sur des plaques en fibre de verre peintes et métallisées semble évoquer des organes face à des sous-produits très manufacturés. Si la culture « Low Rider » peut être étrangère à la plupart des gens (à l’exception des concours de tee-shirts mouillés ou de bikinis, des barbecues et autres concours de danse...) les éléments industriels et la forme des oeuvres dépassent largement ses limites pour contribuer à la réflexion sur le design automobile international. Comme dans ses séries antérieures, la série « Low Ride » entretient un dialogue
continu entre le monde naturel et le monde technologique, d’une manière qui conserve en permanence l’ambiguïté de sa propre genèse critique. Il est clair que ces oeuvres sont produites avec la précision d’une machine sans aucun lien avec des éléments naturels. Pourtant, cette question de la « subjectivité » de l’aspect mécanique des choses reste
un point essentiel du travail d’Enrique.
Au siècle dernier, les artistes célébrés sur l’autel de l’art moderne (Marcel Duchamp, Jasper Johns, Yves Klein, Joseph Beuys, Matthew Barney et Rebecca Horn…) ont expérimenté le « sensible » avec un nombre incalculable de méthodes et d’approches critiques, particulièrement après les guerres mondiales. En se concentrant sur le rapport entre technologie et sous-cultures urbaines, Jorge Enrique nous donne une autre perspective sur le vertige engendré par ce rapport Homme/Machine. Ainsi, du rythme effréné mathématiquement mis en mouvement dans les totems de la série «Numbers», à la confrontation au monde de la rue et à ses « stigmates » avec « Urban D-construction», il franchit une nouvelle étape avec « Low Ride » en irradiant son travail d’une sous-culture typiquement américaine.
L’évolution artistique de Jorge Enrique s’attache à la fois à une pratique nourrie des mouvements artistiques contemporains et par une narration qui s’ancre dans sa propre expérience et ses influences sociales.
Des nombres, des machines, la rue: le tout, en couleur.

Shana Beth Mason
Université de Glasgow (Christie’s Education, Londres)
Mars 2011

1 Berger, Michael L. The Automobile in American Culture : A Reference Guide. Greenwood Press, Connecticut, 2001. pp. 153

 

 

 

Numbers – comme un objet temporel


Dans sa nouvelle série Numbers, Jorge Enrique tout en dénonçant librement l’invasion des chiffres dans notre société moderne, dépasse ce constat généralement partagé, et transforme ces nombres en symboles esthétiques.  Vidés de leur sens il finit par les ériger en véritables  « totems » contemporains.
Franz Kafka disait que « dans le miroir déformé de l’art, la réalité apparaît indéformée ». C’est clairement à cette expérience de la perception que nous invite Jorge Enrique en nous mettant face à une réalité quasi  primitive, au-delà de la contrainte du temps !
Ici, la matière est soumise à épreuves et c’est là que l’action de l’artiste prend forme. Comme une vie en accéléré, Enrique construit sa matrice avec des passages successifs de couleurs, comme un épais sédiment qu’après il va s’attacher à user, gratter, abimer pour finalement apposer une couche de résine et figer à nouveau le tout. Les chiffres continuent à défiler sous nos yeux comme si le temps s’égrainait  mais, désormais, dans une autre dimension.
Au centre de son exposition, avec sa série de « Totems »  – sept morceaux de bois de 2,50m de haut – Enrique réactive l’aspect premier de ces objets dans notre culture. Couverts de chiffres (des symboles chamaniques ?) qui reposent sur une matière picturale dense et marquée par les affres du temps, ces totems nous confrontent à une expérience plus archaïque, presque primitive, comme un « big-bang » en gestation.
L’artiste, qui connait l’exil, nous propose donc de nouvelles frontières non seulement connues, inconscientes et anciennes mais encore de nouvelles limites à déplacer, de lignes à faire bouger. Le spectateur trouve ici une place singulière car active dans la perception de l’art. « La réalité ne peut être franchie que soulevée » écrivait René Char. Avec Numbers,  Jorge Enrique, modestement, endosse à sa manière un rôle de passeur. A nous de le suivre ?!

 

Mathias Coullaud

 

Paris, mai 2008

 

 

 

D’après Jorge Enrique, Numbers

 

 

Tu as glissé, tu ne te souviens plus comment. De l’eau à la surface de la terre, ou bien quoi ? La mémoire te joue des tours. Des Beatles tu gardes le chiffre neuf. Tu te répètes ton numéro de sécurité sociale : peut-être te le demande-t-on, tu n’en sais rien. Les sirènes ne chantent pas, elles égrènent des chiffres.

On a des chiffres pour à peu près tout et d’autres chiffres encore, pour s’occuper des chiffres. Tu ne sais plus quel était ton chiffre fétiche, ton numéro solaire : la base dix défile devant toi comme une pluie verticale. Il pleut des un, des sept et des trois. Il pleut de plus en plus vite, de plus en plus fort. Des cinq et des quatre. Des deux.

Dans un peu de lune, dans le damier faussement lumineux tendu par les volets roulants, il nous arrive d’entrevoir tes lèvres bouger, sans jamais deviner le moindre mot. Les sirènes ne chantent pas, elles égrènent des chiffres. Tes yeux suivent des lignes blanches et droites, et d’autres interrompues.

Des chiffres comme des moutons. Tu connais ton numéro de téléphone, ton numéro de sécurité sociale et ton numéro d’identifiant par cœur. Et la nuit, sans autre affliction que de ne plus savoir baisser les paupières, tu t’en récites les vingt-huit chiffres d’une traite. Que l’ordre bien établi de leur succession soit bouleversé te bouleverserait aussitôt. Qu’un seul de ces chiffres vienne à manquer et tu ne trouveras jamais plus les autres.

Tu t’appliques parce que d’autres chiffres font irruption. Ton numéro de téléphone, peut-être ton code d’entrée. Tu frémis à l’idée qu’ici, dans ce lieu laqué sur lequel tu glisses perpétuellement, tu sois en train de réciter méticuleusement ton code secret de carte bancaire.

Ta perception est simultanée, cela te trouble. Pour chaque chose ressentie tu perçois une sensation supplémentaire à celle que tu percevrais normalement. Un accident, peut-être. Derrière la vitre on te parle de synesthésie numérique (Number Form Synesthesia). Les nombres sont associés avec des positions dans l’espace, te dit-on. Toi tu ne sais plus de quel espace on parle.

On se souvient des nombres pour chaque chose qui compte on additionne, on soustrait. On se souvient des nombres on ne sait plus lesquels. Ici quelque chose manque, quoi que ce soit. Pluie qui tombe. Quelques gouttes. Ô HAL, fais que ça s’arrête bientôt. Tu m’entends, HAL ? J’ai peur.

Ici on ne touche pas, quelques millimètres translucides nous imposent la distance, on se regarde le bout des doigts sans plus savoir quoi faire. On manque d’air, sous la résine on manque d’air. On prend peur. Les couleurs sont creusées par le dedans, la matière visible sous la matière. On sent venir la vitesse et le vent de la vitesse.

Pendant vingt minutes à peu près, ou dix ou cinq peut-être sept, tes pieds se soulèvent, ils quittent les ornières. D’en haut tu devines la solution crayeuse, les falaises à genoux sur lesquels la résine appuie. Les sirènes ne chantent pas, elles égrènent des chiffres.

On ne retranche jamais rien d’autre que soi-même, et c’est ainsi diminué qu’on avance, comme à tâtons. On recherche ce peu qui pourrait encore nous augmenter. Un et divisible, c’est tout. Un-deux-trois, soleil. À sept tu t’arrêtes, tu touches le mur et tu t’arrêtes enfin.

Des mètres, des secondes, quelques glissements supplémentaires. Il te semble que tes doigts ont des griffes, qu’ils mordent la matière. Les fonds marins, ce n’est que cela. Les sirènes ne chantent pas, elles égrènent des chiffres. Et sur les épaves des numéros poncés par les mouvements de l’eau qui les efface. Ton matricule parmi les autres.

     La représentation des chiffres n’est pas interdite, bien au contraire. On idolâtre parfois. Tu vis avec les chiffres dans un perpétuel avenir. La vitesse t’assure le décompte. Ici la tête peut dire aux doigts Je n’ai pas besoin de vous. Tu as perdu pied mais tu continues quand même, avec cela il n’y a rien d’autre qui compte. La vitesse et la pluie, serrées l’une contre l’autre. Dos à dos.

Les chiffres sont ainsi faits, pour ceux qui comptent. Avec tout à la fois la distance et la possibilité que l’on a de s’approcher. De ces chiffres, ces nombres dont tu fais mention plus haut. On passe les yeux devant, on sait qu’ils scannent chaque ligne de cet étrange code-barre. Deux fins, un espace, trois épais et deux prolongés. On recommence six ou sept fois.

On recommence toutes les choses depuis leur origine : sous l’eau. On commence avec les nombres, puisque ce sont eux qui nous font commencer. Les yeux le savent qui plissent légèrement. Ce qui brille par-dessus ce qui est mat. Les sirènes ne chantent pas, elles égrènent des chiffres.

Lorsque les chiffres sont bien là présents devant soi, alors on peut s’arrêter de compter. On est préparé au départ, au rêve. À l’amnésie complète. On rejoint la cellule primitive dans l’obscurité des abysses, et tout en nous fait souvenir, affleure, irise pêle-mêle en traits et en chiffres. Alors on recommence vraiment toutes les choses depuis leur origine : sous l’eau.

 

© Sylvain Coher 2008

 

 

 

 

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