DAYRON GONZALEZ

L’Instant d’avant

Il y a de l’obsession, de l’obturation et de la décadence dans les peintures gorgées d’huile de Dayron Gonzalez. Gorgées non pas avec fluidité mais avec caractère, taillant des pans de compositions monumentaux, des lignes de fuite et des architectures de matière.

Obsession de la touche jetée par strates complexes, prêtes à se liquéfier sous l’effet d’une pesanteur fatidique.

Obturation du regard, que ce soit dans les yeux infailliblement aveugles, borgnes ou recouverts de taches expressionnistes ou bien dans le geste pictural soudain figé, torturé, submergé par une contrainte indicible. L’artiste cubain mime-t-il ici, dans les sous-couches lumineuses de la matière, les limites d’un Etat insulaire en prise avec sa trop lourde histoire communiste et son indélébile crise économique ? Car les taches, le maelström d’huile, étiré, gratté, compacté, flouté, interdisent à la narration de suivre un cours paisible. Obturation de l’identité et de la liberté donc. Happy family titre une grande toile à l’intérieur bourgeois où sont campés cinq membres d’une famille aux visages méconnaissables, fantomatiques. Smiling girl titre une autre, dont le sourire s’est mué en un ruissellement malaisant, presque monstrueux. Ironie acide de l’artiste ? Le bonheur, qui aurait pourtant pu advenir par la brillance généreuse des couleurs, est irrémédiablement perverti. Le réel se brouille, les mémoires s’effacent.

Décadence de la mise en scène qui, d’un motif tiré du quotidien, bascule en un tourment intime, ravageur. La figuration se fracture et se déchire comme un vieux mur délabré attaqué par le temps, comme une coupure de presse lacérée dont les sillons apparents deviennent des abstractions moirées, comme ce tronc monumental, déraciné, métaphore des arrachements et des solitudes d’un peuple exilé.

Deux lectures alors s’imposent à nous. Celle de la scène de genre classique, teintée des topoï de l’histoire de la peinture, que ce soit le portrait, la scène plus historicisée ou une image d’actualité glanée sur internet déjà ancrée dans notre mémoire collective et celle d’une archéologie mémorielle plus intime. Le titre de l’exposition, « L’Instant d’avant », pose d’ailleurs question : est-il celui qu’on tente de retrouver parce qu’il préservait cette once de rêve dont on a perdu la trace ? Est-il la rupture, avant la chute ? La peinture de Dayron Gonzalez met ainsi le regard dans une tension temporelle permanente. Observateur averti, le peintre dessine des comportements humains qui se fondent dans des abstractions perturbées aux couleurs exubérantes, délibérément acescentes, voire sanguinolentes. Et dans l’agitation tumultueuse des visages déconstruits, se lit une imprégnation évidente de Francis Bacon et même, plus tangible, dans le recours aux liquéfactions marbrées et aux scénographies chaotiques et dessoudées, une filiation prononcée à Adrian Ghenie, peintre lui aussi accidenté par l’histoire de son pays, la Roumanie de Ceausescu. Toutes ces peintures crient dans un silence de plomb, hurlent tout en restant inaudibles. Les afficionados du style néo-expressionniste apprécieront ce chambardement pictural, susurrant les chambardements sociaux, politiques et les mémoires personnelles et collectives contrariées. La peinture tente d’ausculter un récit historique mouvementé, parfois nié par les puissances politiques, faits de drames et d’espoirs avortés. Dayron Gonzalez, représentant de la jeune scène cubaine, s’inscrit dans cette lignée picturale, et semble même, d’un point de vue formel, la revendiquer, tant le voisinage esthétique avec de célèbres aînés est frappant. La peinture ici donne « tribute ». Il est de ces artistes qui usent d’images universelles symboliques, vues en cascade dans la presse ou sur internet, caractéristiques de notre époque de zapping. Porteuses d’émotions dramaturgiques, incarnées par une touche tour à tour souple et rude, elles se nimbent d’une mélancolie et d’une rage personnelle.

Julie Chaizemartin
Journaliste et critique d’art
Paris, octobre 2022


Les œuvres de Dayron Gonzalez reposent sur des réflexions intenses évoquant la nature de la représentation, les souvenirs communs et individuels, la genèse de l’histoire et la nature changeante de l’identité. Dayron Gonzalez se concentre sur le pouvoir psychologique de la peinture à travers des œuvres à l’impact visuel saisissant et à la résonance conceptuelle, caractérisées par un formalisme dynamique et sujet au changement.

L’objet est l’humanité : portraits, autoportraits, personnages anonymes, figures historiques, personnages dans la nature, personnages en intérieur. Il émane des peintures de Dayron Gonzalez une dualité juxtaposant la profondeur et l’ennui liés à l’existence : papes et présidents, politiciens et fêtards, enfants et vieillards. On ressent un repli mélancolique de ces personnages en équilibre entre un silence statique et une cacophonie gestuelle, soulignant la dichotomie inhérente à la peinture. Réalisme ou illusion, image ou signification.

De manière générale, à travers son travail, et ses portraits en particulier, Dayron Gonzalez entremêle métaphores visuelles et valeurs du passé avec celles du présent. Il révèle un dialogue intérieur omniprésent, explication candide des banalités de l’existence, des pensées désordonnées, et des expériences du quotidien. Ne s’embarrassant que peu de la finesse et de la préciosité du détail, Dayron Gonzalez cherche à dire comment l’extérieur peut révéler l’intérieur. Chaque tableau se construit à partir d’images sans cesse retravaillées, enfouies sous des marques et gommages successifs. Les personnages de Dayron Gonzalez subissent délibérément un laborieux processus qui les dévisage et leur dérobe leur identité, leur histoire et leur mémoire.

Dayron Gonzalez crée des connexions en utilisant des techniques de construction conceptuelles reposant sur le flou, l’entaille, le dripping ou l’effacement. Les sujets se transforment en images provocantes, émotionnelles, à la beauté fugace, portés par une souffrance élégiaque. Ces œuvres distillent l’énergie propre à une pensée tourmentée, fragmentée en chaos ordinaire, à la fois imaginaire et réel, reflétant la nature changeante et imprévisible de l’existence.

Wendy M. Blazier
Historienne de l’art, écrivaine et commissaire d’exposition
Miami, octobre 2022


Propos recueillis par Emmanuel Hoen 

Où êtes-vous né et où avez-vous grandi ?

Je suis né à Cuba en 1982, dans une petite localité proche de La Havane. Enfant, j’avais une passion pour le dessin. C’est quelque chose que j’ai toujours aimé.

En entrant à l’université, j’ai étudié le design industriel pendant un an, mais j’ai très vite compris que cela ne me correspondait pas. J’ai donc postulé à l’Académie des beaux-arts de San Alejandro et j’ai été pris dans la section « peinture ». J’en suis sorti avec un diplôme en 2007 et je suis parti pour les États-Unis peu après.

Pendant mon séjour à San Alejandro, j’ai fait partie d’un groupe d’art expérimental. Nous avons surtout axé notre travail sur des médias contemporains, des performances et des projets qui ne nécessitaient pas beaucoup d’accessoires, difficiles à trouver à Cuba. À ce moment-là, il s’agissait avant tout d’une expression personnelle en utilisant ce que nous avions à portée de main. Dans mon parcours, la peinture en tant qu’activité exclusive, n’est intervenue qu’au moment où je suis arrivé aux États-Unis.

Quels styles de dessins faisiez-vous avant d’entrer en école d’art ?

Quand j’étais enfant, avant d’entrer en école d’art, je dessinais des objets du quotidien, à peu près tout ce qui se présentait à moi, et cette forme d’inspiration continue de m’accompagner aujourd’hui. Si je suis attiré par une image, même si elle n’est pas attachée à un thème ou à un objet spécifique, j’essaie de la représenter sur un morceau de papier avec un crayon ou un fusain, et cela peut parfois m’entraîner vers la réalisation d’une toile.

Je ne viens pas d’un milieu artistique et pour être pris au sérieux, j’ai dû me battre. C’est difficile d’être le premier ! Il a fallu que je gagne mes lettres de noblesse en tant que peintre professionnel.

Lorsque j’ai commencé ma carrière de peintre, je créais des séries, essentiellement plusieurs versions des mêmes souvenirs et objets de mon enfance. Avec le temps, je me suis éloigné de cette approche picturale. Désormais, je travaille sur plusieurs sujets en même temps.

Comment et où travaillez-vous ?

J’ai mon propre atelier et je préfère travailler la nuit. C’est le moment où je peux vraiment me concentrer sur mes recherches. Et j’ai de la chance, je suis un oiseau de nuit !

Mon atelier n’est pas à côté de mon domicile, donc quand je suis ici, j’essaie de travailler le plus possible. Une nuit de travail, c’est avant tout de la musique, très forte, n’importe quel style de musique, même si j’ai une préférence pour le rock’n’roll, pas mal de cigarettes, de café et parfois un verre de vin… De manière générale, la nuit passe très vite.

Quand j’arrive dans l’atelier, je commence par regarder des photos, des images croisées dans les médias et cela crée l’humeur qui va déclencher ma session de travail. Parfois, je fais des collages en associant mes propres photos à des images existantes, voire historiques, afin de leur offrir un nouveau contexte.

Il est rare que je quitte l’atelier avant d’être satisfait de mon travail en cours. Je peux donc y passer beaucoup de temps… Certaines sessions de travail peuvent durer 24 heures.

Pouvez-vous me parler de votre exposition, L’Instant d’avant ?

L’Instant d’avant, c’est une série de peintures dont le thème principal est le portrait, des portraits entourés de paysages ou situés dans des décors intérieurs. Les peintures de cette exposition appartiennent à différentes périodes. Dans mon esprit, les éléments les plus importants sont invisibles. C’est pour cette raison que les personnages sont difficilement reconnaissables.

Quelle a été votre première approche de la peinture et quels peintres admirez-vous le plus ?

Mon premier contact avec la peinture remonte à l’enfance. J’ai vu un jour une vieille photo de ma grand-mère recouverte de peintures colorées et j’avais été très impressionné.
J’admire de nombreux artistes contemporains et d’autres plus classiques : Francis Bacon, Lucien Freud, Cecily Brown, Adrian Ghenie, Peter Doig, Anselm Kiefer… Je trouve aussi l’inspiration dans la puissance des œuvres de Joaquin Sorolla, Claude Monet, Edvard Munch, Ilya Repine, et bien d’autres !

Entretien réalisé par Emmanuel Hoen
Rédacteur à Artcento
Paris, septembre 2022

 


Artist’s statement

« Le comportement humain est souvent le point de départ dans la plupart de mes œuvres. Je m’intéresse à la manière dont le passé définit quelqu’un et comment cela devient, progressivement, comme un sédiment, au fur et à mesure que le temps passe, de manière continue dans notre mémoire et qui nous façonne pour faire ce que nous sommes aujourd’hui.

Nos expériences personnelles ne sont pas seulement des occurrences qui nous définissent où qui nous orientent sur comment réagir face à des situations et comment nous évoluons. L’histoire telle que nous la connaissons fait aussi partie de notre passé et nous conditionne.

Mon processus artistique commence avec une approche très sensorielle. J’ai pour habitude de collecter des images qui m’impactent visuellement. Une affiche dans la rue, une photo dans un magazine ou simplement le fait de parcourir internet peut me servir d’inspiration. Je m’approprie alors ces images et les re contextualisent dans mon travail, prenant l’avantage de la métaphore pour donner une nouvelle connotation dans un nouvel environnement visuel. Je m’essaye à créer un nouveau point de départ pour de nouvelles histoire et ainsi, démystifier la vraie histoire qui se cache derrière ces images.

Je tente également de créer des situations qui mènent à des réflexions sur les êtres humains comme porteurs de leurs propres histoires mais dans une approche plus intime ; commençant avec les prémices de ce que nous consommons dans le monde qui, dès le premier coup d’œil fonctionne tel un mirage. Quand nous observons quelqu’un, nous percevons son apparence physique mais leurs gestes sont ce qui les définies en tant que personne. »

Dayron Gonzalez
Miami, octobre 2020

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