JÉRÔME LAGARRIGUE

Artiste statement

 

Night, Landing – 2018

Diplômé de la Rhode Island School of Design, qui lui a consacré en 2017 une importante exposition personnelle, et ancien pensionnaire de la Villa Medicis – Académie de France à Rome, Lagarrigue développe un travail qui interroge plusieurs questions profondes non seulement de l’art contemporain mais aussi de la société civile, américaine en l’occurrence, et de la place qu’elle réserve à la communauté afro-américaine.

Si l’artiste a toujours choisi la représentation humaine comme support de ses recherches plastiques, l’enjeu de sa peinture se situe bien au-delà de la figuration – vision par trop rebattue ces dernières années – pour aller creuser dans le très intime et tenter de confronter le particulier à l’universel. La majorité de ses modèles appartient à la communauté afro-américaine new-yorkaise, et vit à Brooklyn le plus souvent. L’artiste construit une galerie de portraits, le plus souvent d’inconnus, comme une taxinomie du genre humain: il s’agit autant d’observer et de caractériser la population qui l’entoure que de souligner sa place et son rôle dans la société. “Une géologie des visages comme un hommage – puissant et aimant – au genre humain”, écrira le scénographe et ancien directeur de la Villa Medicis Richard Peduzzi.

Le travail de Jérôme Lagarrigue a été exposé en 2016 à la National Portrait Gallery de Londres, dans le cadre des BP Awards et est présent dans de nombreuses collections internationales telles que le Metropolitan Opera de New York.
L’artiste vit et travaille à Brooklyn et Paris ; il est représenté par la galerie Olivier Waltman (Paris | London | Miami).

 


 

Red Hook Sonata – 2018

La galerie est heureuse de présenter la cinquième exposition en France consacrée au peintre franco-américain Jérôme Lagarrigue.

Avec Red Hook Sonata, l’artiste scrute et interroge l’âme de Brooklyn, le quartier où il vit depuis sa sortie de la Villa Medicis, en 2006. Dans cette série mûrie durant trois ans, Jérôme Lagarrigue nous livre un portrait métaphorique de la ville à travers une série de portraits d’habitants ou de simples passants, anonymes ou connus.

Il représente souvent ces individus dans de très grands formats, dans un cadrage serré, débarrassés de leur apparence, presque réduits à un fragment de visage dont uniquement le regard parfois persiste. Un regard qui pense à autre chose que la pause à tenir, qui n’impose pas un ego et oublie le peintre. Un regard qui représente la personne en tant que telle au moment présent, sans artifice, uniquement absorbée dans le flux de ses pensées intérieures. Jérôme Lagarrigue capte cette part la plus intime d’un être, en suspens dans l’instant et nous la livre telle un chuchotement entre le spectateur et le modèle. Les œuvres du peintre, par sa manière si singulière de « cadrer » son sujet, invitent à la narration et offrent une suggestion où tout n’est pas donné à voir ; où l’imagination est requise pour former l’image complète.

La géologie des visages, tel est le motif central de l’œuvre de Jérôme Lagarrigue. En 2006, son exposition à l’Académie de France à Rome s’intitulait déjà Paesaggio del viso (paysage du visage). Dès 2007, la Galerie Olivier Waltman l’a suivi dans le déploiement de ce motif en lui consacrant quatre expositions personnelles, Boxing, Portraits, Brooklintimate et Closer. Que ce soit le visage d’un noir ou d’un blanc, d’un boxer ou d’un mannequin, un auto-portrait ou une anonyme rencontrée dans un café, peu importe, ce que nous voyons échappe aux limites de l’identité. Et vise l’intime comme l’universel.

 


 

Jérôme Lagarrigue interviewed by Federico Nicolao – October-November 2006

Federico Nicolao :

Votre représentation des visages nous fait expérimenter une sorte de dépaysement par rapport aux descriptions traditionnelles d’usage en peinture : vos portraits semblent vouloir pénétrer un « ailleurs » des individus qui y sont montrés.

Jérôme Lagarrigue : 

(…) En travaillant une architecture intime comme celle d’un visage sur de très grands formats, celle-ci s’amplifie jusqu’à devenir un terrain de rencontres où je me confronte à la personne comme une architecture que, moi-même, j’ignore. (…) Sur des formats aux dimensions démesurées, ce sont les coups de pinceau, un dégradé, une torsion obtenue d’un coup de spatule, qui nous disent plus familièrement ce qui se cache derrière ce que nous avons vu des milliers de fois. Dans ce contexte spatial naît le parallèle entre une idée de visage et une idée d’architecture, comme si c’était la bonne direction pour essayer de répondre aux dilemmes avec lesquels tout peintre doit sans cesse se confronter. Comme cette vieille histoire de frontière fragile entre abstraction et figuration. ( …)Tout en observant, sur des formats si amples, la façon dont se construit un regard, un sourire, une pensée, un nez, à coups de pinceaux et de spatules, avec des énormes zones à remplir, il arrive, inconsciemment ou non, que l’on cherche aussi à attribuer des traits humains à ce qui n’en a pas.

F.N. :

La photographie (dans votre démarche) n’est qu’un point de départ…

J.L. :

Une chose que j’aime particulièrement faire est de me servir des impressions ou de leur équivalent numérique sur l’écran de mon ordinateur, pour procéder ultérieurement à une défragmentation des figures que je peins. Diviser et fragmenter le modèle original, voici un aspect qui est, depuis toujours, intéressant en peinture et que les nouvelles technologies semblent en quelque sorte encourager, en incitant à interroger plus profondément la substance de ce que l’on observe. Il y a toujours, à la base, un désir chez l’artiste de se libérer de l’exigence d’une conformité au réel mais, paradoxalement depuis près d’un siècle, ce sont des instruments tels que la photographie, le cinéma et, aujourd’hui, les vues satellitaires, qui permettent à l’auteur de déployer son regard, d’aller à la recherche de soi.

“Extrait d’une interview de l’artiste à l’occasion de son exposition” Paesaggiodelviso “

 


 

Point de vue

 


Brooklintimate – 2009

C’est une pénétration de l’intimité, crue comme le sexe, douce comme l’amour.
C’est un braqueur, un chasseur, un pourchasseur tenace du réel là où il se dérobe.
C’est un homme casquette dont l’oreille cannibale vous aspire dans un gouffre noir, profond et vous fixe comme un œil au fond de la nuit.
C’est un va et vient entre le petit et le grand. Un voyage tonique dans la disproportion.
C’est un dépotoir où sous la bave blanche et le pus jaune de la décomposition vous trouverez peut-être des yeux, des oreilles ou des bouts de doigt coupés.
C’est la démesure devenue passion.
C’est s’observer soi pour découvrir l’autre.
C’est observer l’autre pour se comprendre soi.
C’est une femme assise si elle n’était en mouvement. Une femme silencieuse si elle ne parlait pas, les jambes croisées hautes dans le bleu des choses.
C’est Rome, toujours là, et Balthus au fond d’un jardin.
C’est une façon d’avancer et de reculer. Une oscillation contre la proximité et l’éloignement. Un mouvement incessant pour savoir ce que veut dire un corps.
C’est un coup de spatule qui fera un nez ou le début d’un sourire.
Ce sont des espaces vides pour que d’autres soient pleins.
Ce sont des traces de couleurs vives pour que la matière transpire.
C’est la disparité devenue ludique.
Ce sont des dégoulinades venues de la pression des chairs, du poids des muscles, de la densité du derme.
C’est l’émeraude d’un œil immobile dans le rose du couchant qui capture le vivant de ses cils noirs, érectiles comme des filets.
C’est une odeur de café dans les brumes du matin.
C’est la toile de lin qui appelle l’huile pour la transparence.
C’est un regard qui se construit pour donner un sens au visage que l’oreille verte n’a pas voulu donner.
C’est la permission, pour qui veut le rejoindre, d’entrer sans violence par le bas du tableau.
C’est l’écho familier d’un souffleur de verre.
C’est un visage si doux, si fondamentalement livré à vous qu’il dit tout et cependant rien de l’humanité.
C’est l’aspiration d’un géant tirant sur son plaisir et l’expiration infime de la mélancolie.
C’est fragmenter pour montrer le tout.
Ce sont deux jambes, deux bras, deux pieds, deux mains. Un entrelacs de membres qui parlent mieux qu’un regard.
C’est un noir, c’est un blanc, le choc des contraires, sans la contrariété.
C’est un bison dans des chaussons de danse.
C’est Brooklintimate.
C’est Jérôme Lagarrigue.

Noëlle Châtelet, préface du catalogue Brooklintimate

 


 

Boxing – 2007

Jérôme Lagarrigue semble révéler, dès le premier abord, entièrement sa nature, à la fois infiniment complexe et infiniment simple. Ses racines sont composites : il est français, et américain ; son éducation et son cœur se promènent entre deux continents; sa sensibilité artistique il la doit à son père, Jean Lagarrigue, influencée par le travail de ce dernier, un passage de flambeau s’est installé entre les deux hommes; à son tour il semble influencer son père ; comme Jean, il est fasciné par le regard des hommes; dans sa peinture tout devient humain, les murs du Colisée semblent, tel le monde, tourner et se déplacer sur eux-mêmes.
Comme un funambule, il cherche constamment l’équilibre et le trait d’union entre ces différentes origines qui tour à tour s’emparent de lui, comme dans une danse, qui ressemblerait à un swing ou à un Be Bop, qu’il porte en soi, tant dans sa manière de voir, de se déplacer et de parler, tant dans sa façon d’observer, de peindre et de représenter le monde. Peut-être est-ce ce rythme interne qui le guide, qui réunit et harmonise les différents tempéraments de son âme, les différents points de vue qui animent son regard et recompose cette identité bariolée qui, loin d’être artificieuse et affectée, se révèle à nos yeux simple, naturelle, spontanée.
Les tableaux que Jérôme a réalisés lors de son séjour à la Villa Médicis, en 2006, étaient le fruit d’une étude du visage humain et du regard, en particulier, en relation avec l’architecture et la géographie du paysage urbain ; il a rôdé dans la ville de Rome et sur le visage des romains, les a apprivoisés de ses mouvances hypnotiques, en a fait des portraits.
La Villa et la Ville semblaient être pour lui une sorte de laboratoire vivant, une source constante d’inspiration, de création et de liberté d’expression. Le résultat était surprenant. Il s’agissait de portraits et de paysages réalisés en grand format, à l’intérieur desquels il était possible discerner de nombreux autres tableaux, représentant chacun une parcelle du tableau d’ensemble, et chacun effectué selon une perspective particulière : par ici domine la lumière , ou une ombre, par là ressort un relief, ou une couleur, l’un est flou, l’autre contrasté, … il semble vouloir rassembler chaque possibilité en une seule solution, approcher et reculer constamment du sujet pour le cerner entièrement, chercher le tout dans le détail et le détail dans le tout, l’affronter presque physiquement pour le posséder, tout en maintenant ferme le contact du regard, point de départ et feu crucial, comme dans une danse ou même – et justement – un combat. Jamais baisser la garde, jamais détourner les yeux, suivre et étudier les mouvements de chaque centimètre du corps de l’adversaire pour en deviner les pensées, les émotions, les points faibles ainsi que la force. Telle est, peut-être, l’origine de la nouvelle série de tableaux, qu’il présente à l’occasion de cette exposition parisienne. C’est un peu comme si sa recherche, qui lors de sa permanence à la Villa semblait encore en phase de fouille, se dirigeant vers différents points, à la fois d’attraction et de repère, avait enfin trouvé une issue, une cible plus définie.
En effet, il semble ici avoir pris du recul par rapport au cœur de l’action, il ne se situe plus lui-même à l’intérieur du combat. Sa perspective a changé: il observe cette fois le mouvement en tant que spectateur – mais un spectateur parfois invisible et privilégié qui aurait accès aux moments et aux mouvements les plus cachés et intimes, qui aurait droit à une vision plus rapprochée du sujet – ; il scrute les croisements des regards, devine et transcrit les pauses de respiration, la variation de chaleur émanant des corps, ainsi que les sentiments qui les animent. Encore une fois on y retrouve une volonté de pénétrer l’espace de la toile et de le rendre accessible et dynamique à la fois, comme si l’image ne suffisait pas à elle seule pour satisfaire son désir de compréhension et de représentation, comme s’il voulait intégrer à la discipline de la peinture d’autres possibilités, relevant du théâtre et du cinéma. On est sans cesse pénétrés par sa passion intense, presque violente, par les traits des visages et des épaules, par sa touche et sa facture et par le choix de ses couleurs ainsi que par la façon si singulière qu’il a de « cadrer » ses sujets, extrêmement directe, souvent crue et brutale.
Et en même temps, on voit jaillir de ses peintures tendresse et bonté, sentiments qui lui ressemblent.. Dans son regard, une curiosité étonnée et sincère, une attention et un respect très particuliers pour ce et ceux qu’il peint ; loin de vouloir nous renvoyer l’animalité bruyante du corps à corps, il nous en transmet une image épurée et silencieuse, semblable au souvenir que l’on garde d’un rêve: le détail d’un œil blessé par ici, le blanc de la serviette contre une nuque noire par là, la danse de deux âmes qui s’affrontent dans l’obscurité, pantelants et tendus, accrochés l’un à l’autre, l’un contre l’autre. Le jours où il a présenté son travail au concours pour devenir pensionnaire à l’Académie de France à Rome, Jérôme était souriant ; il émanait de lui une énergie physique, puissante et légère, la même que l’on retrouve chez les musiciens de jazz, les danseurs, ou les boxeurs.

Texte de Richard Peduzzi et Cecilia Trombadori Villa Médicis, Rome

 

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