MANON PELLAN

Point de vue

 

Au bord du ciel

Avec Au bord du ciel, Manon Pellan fait le choix d’un dessin qui accorde une place prépondérante au contraste. Issus de son imaginaire autant que de son quotidien le plus immédiat, ses dessins flottent en surface de fonds blancs – c’est dire à quel point la lumière est cruciale pour l’artiste. Dans l’évolution de sa pratique, la jeune femme a toujours été sensible aux contrastes et aux images – qu’elles soient cinématographiques ou vécues – dans une lumière aussi esthétique que conceptuelle. Pourquoi le blanc, pourquoi la lumière ?

« Je travaille avec la lumière du soleil dans ma recherche photographique de l’altérité. En amont, le blanc est déjà présent à cette étape du processus. Lorsque je construis le dessin sur la surface du papier, la seule possibilité de rendre visible le motif est le blanc. Il intervient alors comme une percée de lumière symbolique. Percée oui ; car le blanc révèle mon dessin autant que le contraste. Il se déploie dans un mouvement vers l’extérieur et suggère ce qui fut incarné. Dans une même approche, l’ambivalence du blanc, est qu’il rappelle la présence du motif, aussi bien qu’il révèle ses absences. Tel le soleil surexposant l’objet qu’il réchauffe dans un moment tendre où l’absence de l’autre se fait déjà sentir, le blanc devient dans toute sa violence, la seule issue pour révéler l’essentiel en créant un vide, pour remplir cet espace vacant et incarner pleinement l’absence. »

De ses différentes séries – « Ghost », « Etreintes » ou « Trash » – l’artiste puise ses idées dans sa vie personnelle. Les chemises de sa mère, la vaisselle de sa grand-mère ; autant de sujets tirés de souvenirs intimes à forte charge émotionnelle. Des objets désincarnés qui évoquent les différents sens et fonctionnent comme « une expérience du lien que je crée, non sans une certaine spiritualité, une sorte de cocon » affirme Manon Pellan. Ces objets sont véritablement attachés au vécu plus qu’aux vivants et dépassent la simple idée d’une projection mortifère. Le blanc, le vide, la lumière et les souvenirs constituent des moments de « tendresse, pudeur, sensualité, peur ou espoir ; selon les variations ».

Paris, avril 2022

 


Artist statement

Série Ghost

« Dans ma série « Ghost », je tente de développer une réflexion autour du corps et de son absence, de l’intimité, et de la perte, au travers d’une problématique essentielle de l’histoire de l’art, le drapé, qui porte en son pli un pouvoir d’évocation exceptionnel dans son caractère sensible et contemplatif, le plaçant encore aujourd’hui bien au delà d’un simple outil du pathétique.

Laissant toujours une place importante au blanc du papier, j’interroge les absences du motif choisi et tente d’en révéler la poésie. L’absence partielle du corps dans cette série fonctionne intimement avec la présence du blanc, un vide qui comble le vide ; le blanc dit les absences du dessin.

Le choix de ce motif est relié à mon histoire personnelle, et je crois en réalité que notre vision du tissu et plus généralement du vêtement, est très ambigüe : il a une place particulière pour chacun d’entre nous, entre l’objet triviale que l’on retire négligemment, le fétiche que l’on range précieusement, ou le chiffon que l’on jette sans culpabilité. Le tissu parle de notre rapport au quotidien, à l’intime, et au corps. »

Manon Pellan

Paris, Février, 2021


Série Trashs

« Il y a pour moi une forme de violence et d’émotion dans l’observation de la banalité des éléments qui composent notre espace. Il fait sens pour moi, d’interroger au travers de la nature morte et de la vanité moderne, notre rapport contemporain aux objets, et notre manière de les ritualiser ou non. C’est une problématique qui traverse notre histoire depuis toujours.

Même si le choix de dessiner autour de cette question est très intuitif, sensible et personnel, j’admets être traversée par des références fortes de notre histoire, de la Rhyparographie antique, aux « tableaux-pièges » de Daniel Spoerri. Je suis ne suis pas non plus sans savoir que la nature morte fut pendant longtemps une contrainte imposée aux femmes artistes, qui ont cherché à s’en libérer. En tant que femme artiste, il me parait intéressant, dans une époque où notre rapport aux images et à la consommation est très différent, de me réapproprier le sujet, et en faire un rituel au travers du dessin.

Contre notre habitude, qui nous pousse à cacher ce qui nous rebute ou nous indiffère, et à passer très vite d’une image à une autre, je décide de m’arrêter et de faire un écrin pour le déchet, qu’il soit dans une vaisselle précieuse ou dans un sac plastique. Lorsque je regarde de plus près ces objets qui ne mériteraient pas d’attention particulière, je choisis de les ritualiser, et de les placer au centre de l’attention.

Lorsque je me fixe sur l’intérieur d’une poubelle, ou d’une assiette en fin de repas, quelque chose de très émouvant se produit à mes yeux, toute la vacuité première qui peut émerger de leur caractère ordinaire, est contrebalancée par l’attention spéciale que je leur porte, par leur représentation au travers du dessin.

Vouloir s’approcher sensiblement de ces textures qui ne nous provoquent à priori que de la répulsion, et d’y mettre une certaine précision, c’est leur permettre aussi d’exprimer une délicatesse, une fragilité qui nous rapproche peut-être d’une conscience de la pérennité de notre existence. »

Manon Pellan

Paris, Février, 2021

 

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